Véronique Dortu

Article publié le jeudi 31 mars 2005.
Rédigé par
 

Les cours « dits philosophiques » en Communauté française de Belgique. Généalogie d’une transgression lexicale.

La philosophie, et plus particulièrement son enseignement, pose problème. Soit qu’on l’écarte savamment pour des raisons idéologiques ou politiques, soit que tout simplement on la considère comme secondaire, les priorités sont ailleurs. Baudelaire que nous nous plaisons à citer, disait déjà vers 1860 à propos de la Belgique : « Pas de latin, pas de grec. Etudes professionnelles, haine de la poésie. Education pour faire des ingénieurs ou des banquiers. Pas de métaphysique ». Chez nous, en effet, il n’y a pas eu de Condorcet ou de Jules Ferry pour insuffler à notre école quelques principes laïques forts et donc insister sur la nécessité d’un cours de philosophie. Dès la naissance de notre Etat, l’école y est affaire de contentieux et de conflits. Si on n’enseigne pas la philosophie en Belgique, c’est parce qu’aussi bien les milieux laïques que catholiques réclamaient leur chaire de vérité au sein de l’école. L’article 17 de notre Constitution qui légitime la liberté de l’enseignement ne fait en réalité qu’exacerber les tensions entre la droite catholique et la gauche libérale. L’une et l’autre n’auront de cesse de défendre leur propre réseau d’enseignement toujours au détriment de la partie adverse. Par ailleurs, les catholiques ne se contentent pas de promouvoir leur réseau, ils veulent aussi avoir leur mot à dire dans les écoles de l’Etat. C’est ainsi que la politique scolaire se focalise autour de la problématique des subsides avec comme toile de fond une fracture idéologique et religieuse. Quel autre pays que la Belgique s’est vu secoué, non pas par une, mais par deux guerres scolaires, la première en 1879, la seconde en 1954 ? Le climat est malsain, et surtout peu propice aux projets à long terme. Pour en changer, on passe par une loi de pacification qui ressemble plutôt à une volonté concertée de museler les initiatives. Celles-ci risquent toujours, bon an mal an, de profiter à un réseau plutôt qu’à l’autre. Mieux vaut donc éviter toute controverse : principe anti-philosophique par excellence ! La loi dite du Pacte scolaire, votée en 1959, faisant du libre choix du père de famille le fondement d’un consensus, le pervertit en un instrument idéologique de ségrégation. L’obligation de choisir, soit le cours de morale non confessionnelle, soit le cours de religion , est maintenant entérinée. La voie est tracée. Ces cours reconnus et garantis par la Constitution ont pris progressivement le titre de « philosophiques ». Pour moi, il s’agit d’un leurre dont il est nécessaire de se déprendre. En analysant les programmes de ces enseignements et en les passant au crible de critères préalablement définis, la transgression lexicale apparaît clairement. Ces critères sont au nombre de trois. Le premier réclame un processus didactique dans l’apprentissage de la philosophie indépendamment de toute vérité révélée. Le deuxième met en évidence l’exigence d’un contenu strictement philosophique. Epistémologie, éthique et esthétique doivent y être convoquées. Le troisième critère en appelle au droit à la philosophie pour tous. Chez nous, la philosophie n’est-elle pas en passe de devenir un privilège pour des élèves de milieux favorisés ? En effet, sur notre sol national, on fait de la philosophie dans certaines sections d’établissements de la Communauté flamande, dans les écoles Decroly, à l’Ecole européenne de Bruxelles et dans certains établissements particulièrement bien notés du Libre catholique. Or, dans ceux de notre Communauté française ou de l’officiel subventionné, pas de philosophie pour tous, mais bien des cours de morale non confessionnelle, de religion catholique, protestante, orthodoxe, israélite et islamique qui se partagent les élèves. Si tous ces cours travaillent sur le sens de la vie ou encore sur le concept de citoyenneté, peut-on concevoir qu’à partir du moment où ils se réclament d’un magistère religieux,ils puissent faire preuve d’une quelconque neutralité ? Les programmes de religion sont élaborés sous l’autorité d’un chef de culte. Implicite ou non, le message confessionnel est présent. Ceci n’empêche pas que des enseignants de cours de religion ne proposent parfois un message digne du plus grand esprit d’ouverture. Tout est possible, le meilleur comme le pire. J’insiste ici pour dire que mon but n’est pas de dénigrer les valeurs et attachements auxquels se réfèrent ces cours, mais bien de dénoncer une usurpation de terme. De mon analyse des programmes, je retiendrai les principaux objectifs qui y sont annoncés. Dans le nouveau programme de religion catholique, particulièrement bien élaboré, il est immédiatement souligné qu’il ne s’agit pas d’une entreprise de conversion. Le pluralisme interne n’y est pas un vain principe . Cependant l’objectif du cours n’en reste pas moins la croissance en humanité. Elle advient par l’élaboration du sens à partir d’une triple articulation de contenus : l’enracinement dans des questions existentielles, les apports culturels et les ressources de la foi chrétienne (croire, célébrer et vivre). Dans ce processus, le rôle du professeur est celui d’un témoin privilégié de la foi. En ce qui concerne le programme d’enseignement de la religion protestante élaboré en 1991, on peut lire que la finalité du cours est celle d’un épanouissement personnel à partir de la rencontre avec Dieu. Dans ces conditions on comprend que ses objectifs se définissent par la capacité à manipuler la Bible, pourvoyeuse de sens, et par la perception du fondement historique de la croyance. Dans le même ordre d’idées, l’objectif du cours de religion orthodoxe, fixé dans des directives toujours provisoires, vise au développement de la conscience religieuse. L’histoire, la Bible et la théologie marquent les principales approches recommandées pour le réaliser. En religion israélite, s’il existe un programme de base, élaboré en 1984, chaque année scolaire se trouve enrichie par quelques directives thématiques spécifiques. Les points d’attache cependant restent fixes. L’histoire juive, la lecture de la Bible et de prières, la connaissance des pratiques religieuses, voire celle de l’hébreu, concourent à développer l’identité juive, objectif du cours. Quant à la religion islamique, dont le programme est toujours provisoire depuis 1974, l’objectif de cet enseignement se définit par le développement de l’identité religieuse comme critère de citoyenneté. Que faut-il en penser si l’on sait que les droits et les devoirs sont fixés par la Shari’a ? Venons-en, au nouveau programme de morale non confessionnelle. Il est entré en vigueur en 2002 et met l’accent sur l’introduction de notions de philosophie. De plus, les compétences qu’il convient d’y développer sont tirées du processus didactique du philosopher selon M. Tozzi. Cependant, les objectifs de cet enseignement sont restés identiques à ceux du programme de 1976, à savoir, l’autonomie morale, la responsabilité et l’engagement. C’est ici qu’une difficulté surgit. Les méthodes didactiques comme par exemple la clarification des valeurs, ou les dilemmes moraux, recommandées par l’inspection et correspondant à la logique de l’ancien programme, sont encore exclusivement privilégiées par certains enseignants. Ceci déforce la démarche philosophique, créant parfois un écart flagrant entre les directives du programme et ce qui se fait sur le terrain. Dès lors, au vu de ce que je viens d’évoquer, j’ai pu démontrer dans ma thèse de doctorat qu’aucun des cours « dits philosophiques » ne répondait à l’ensemble des trois critères mis en évidence. En Communauté française de Belgique, il n’y a pas de cours de philosophie.

Véronique DORTU - Maître de conférences en Didactique de la Philosophie, Université de Liège (Belgique), Les cours « dits philosophiques » en Communauté française de Belgique. Généalogie d’une transgression lexicale.



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