Par delà les divers colloques, rencontres, séminaires, thèses et publications, il est une question qui résiste à toutes les tentatives d’élucidation, et qui traverse les nouvelles recherches sur l’enseignement de la philosophie hors contexte académique, comme on traînerait par-devers soi le sentiment d’un désir à la fois nécessaire et irrésolu : j’entends le caractère proprement philosophique des pratiques ainsi engagées.
Ce mouvement innovant, aussi soudain qu’inattendu (l’échec apparent des travaux du GREPH ne laissait aucunement augurer la possibilité d’un tel retournement de situation), fait apparaître un problème fondamental, irréductible aux conflits prétendus entre conservatisme et innovation. C’est celui de la définition même de la philosophie, et de sa fonction au cœur de nos sociétés modernes. Ce n’est pas rien. Mais pourquoi aujourd’hui seulement ? Bien évidemment, l’effort pour déterminer la nature du travail philosophique et ses liens avec le champ social et politique est apparu avec la philosophie elle-même. C’est qu’aujourd’hui, comme avant, la question reste posée. Mais elle se pose dans des conditions telles que, semble-t-il, l’ensemble des réponses disponibles ne satisfait plus les exigences de la pensée. Pourquoi de la pensée, et non pas seulement des usages sociaux ? Parce que, précisément, les nouveaux usages sociaux de la philosophie la poussent, en quelque sorte, dans ses retranchements, et la contraint, de nouveau, à poser la question de sa définition.
Considérons la chose suivante : un nouvel usage, que l’on dira « populaire », de la philosophie se manifeste de façon très significative, à tel point qu’on ne peut plus, même opposant, l’ignorer. L’œil de l’Inspection Générale de philosophie lors du colloque de Balaruc , celui de l’Association des Professeurs de Philosophie de l’Enseignement Public lors du 4e Colloque sur les « nouvelles pratiques philosophiques » des 26 et 27 mai 2004 à Caen , en témoignent. Deux postures divergentes s’affrontent : celles des inconditionnels qui, parfois même indifférents à la philosophie en tant que discipline historique, se lancent sans compétence particulière dans la pratique, et celle des opposants qui, au nom de l’intégrité de la discipline, ne reconnaissent aucune légitimité philosophique à ces pratiques (qu’ils ne contestent pas en elles-mêmes). Les deux me semblent exercer en quelque chose la dénégation. On ne peut, en revanche, rester insensible ni à l’une, ni à l’autre : parce que ces pratiques existent de fait, et rencontrent un certain succès, et parce qu’elles ont une prétention à la philosophie, qu’elles doivent justifier. Participant à la fois à ces recherches et à ce colloque, et me reconnaissant, de par ma sensibilité personnelle et ma formation, dans la communauté des professionnels de la philosophie (sinon dans celle des philosophes), je considère comme une responsabilité collective pour tous les collègues concernés de contribuer à faire toute la lumière sur cette question : à quelles conditions fait-on de la philosophie ? On ne peut pas simplement poursuivre ni s’opposer sans interroger. Citons, à l’appui de cette idée, un extrait du dossier de L’enseignement philosophique : « Il ne suffit pas de proclamer une pratique philosophique pour qu’elle le devienne. Mais à l’inverse, il ne suffit pas de constater qu’une pratique déroge à la forme scolaire et universitaire de la philosophie pour lui dénier toute qualité philosophique ». Et, en réponse au sous-titre de E. Laloy dans ce même dossier, « Désespérance et espoirs », proposons le lien « travail et examen critique ».
On n’en finira pas de sitôt, et c’est un vrai chantier qui, me semble-t-il, est en train de se constituer. Il paraît aussi absurde de condamner a priori, ou quasi a priori, que de pratiquer sans exigence. Aux détracteurs, proposons : patientez, et au moins observez, avec toute la rigueur critique (qui jamais ne condamne sans examen) que requiert la philosophie dont vous défendez avec raison (mais pas toujours, à mon sens, de la bonne manière) l’intégrité. Aux défenseurs, proposons : ne vous contentez pas de si peu, et travaillez, dans la durée et la patience du concept, avec toute la rigueur critique qu’exige une telle tradition, dont vous vous réclamez. Dans les deux cas, puisque la chose est nouvelle, il faut se rendre à la nécessité d’une expérimentation éclairée qui, sans aucun doute, demande du temps, du travail et de l’exigence.
Je ne veux pas ici défendre les raisons de le faire (à mon sens, elles sont autant politiques qu’intellectuelles), mais contribuer à interroger les conditions sous lesquelles on peut légitimement le faire. Il faut pour cela admettre, au moins, un postulat :
Les frontières de la philosophie, autour desquelles on rôde aujourd’hui, ne sont pas un point d’origine. Elles sont un lieu de passage, le lieu d’un mouvement.
Sans cela, la rencontre des points de vue divergents sera nécessairement infructueuse. Prenons un exemple institutionnel : la philosophie commence en classe de terminale, et se poursuit à l’université, avant de devenir, éventuellement, une profession. La frontière, c’est le début en classe de terminale, qui se prolonge le long des contours académiques des études poursuivies. Ces frontières peuvent être hermétiques, et ne rien laisser ni entrer ni sortir de la philosophie, elles peuvent au contraire être poreuses, et laisser passer un mouvement, de sorte que puisse exister légitimement de la philosophie extra-muros. Ce qu’il faut interroger, ce sont les conditions qui font que cette philosophie extra-muros est vraiment de la philosophie. Il faut pour cela admettre qu’elle puisse l’être (ou le devenir), puis déterminer ses exigences. Mais je ne crois pas que cela puisse se faire a priori, dans la solitude d’un bureau de travail. Cela doit se faire dans l’action, dans l’activité philosophique incertaine d’elle-même, puisqu’elle s’aventure au-delà de ses frontières habituelles et instituées. Il se peut fort bien que, à l’instar de Claude Lévi-Strauss en introduction de son Tristes tropiques, certains philosophes puissent lancer : « je hais les voyages et les explorateurs ». C’est parfaitement légitime. Ce qui l’est moins, c’est que l’on puisse contester à quiconque, pour peu qu’il se donne les moyens de la réussite, de voyager et d’explorer.
Cette exploration, donc, doit se donner une exigence : de ne pas négliger ce qu’elle explore. Peut-être faudra-t-il à cette occasion un peu redessiner les frontières. A condition qu’elles se définissent vraiment comme celles de la philosophie.
Nicolas Go
Docteur en philosophie, qualifié aux fonctions de maître de conférences
Recherche au DIERF-IUFM de Nice