Bruno Magret

Article publié le mercredi 30 mars 2005.
Rédigé par
 

Philosophe -praticien : nouveau savoir-faire ?
Pour les philosophes de l’Antiquité, la philosophie reposait moins sur le savoir historique, que sur « l’incorporation » et l’assimilation progressive des outils techniques, pédagogiques et dialectiques, permettant de développer le questionnement, le raisonnement, et le discernement. Cette acquisition s’opérait à travers la pratique du dialogue, de la confrontation des idées et de tout ce qui touche à l’art de la discussion. Pour les philosophes de l’Antiquité, la philosophie était une ascèse, un mode de vie et un engagement politique dans la cité. N’oublions pas que c’est à travers cette pratique, qu’ils ont fondé pour nous les bases de nos démocraties. La philosophie n’est-elle pas devenue aujourd’hui une simple spécialité intellectuelle ? Les « Nouvelles Pratiques Philosophiques » semblent être, comme leur nom l’indique, une « praxis ». L’acquisition des bases du raisonnement, le développement de l’esprit critique, l’émergence d’une pensée libérée de préjugés, la maîtrise des affects et des pulsions, la construction de la parole, de l’identité et d’une citoyenneté responsable semblent être, comme pour la philosophie grecque, le souci du philosophe-praticien. Après avoir mis l’accent sur le savoir philosophique, assistons-nous au retour du « souci de soi » ? L’acquisition, dès le plus jeune âge possible, des facultés spirituelles nécessaires à la vie du futur adulte et à l’exercice d’une citoyenneté responsable, renvoie à elle-même une philosophie purement spéculative et élitiste qui ne serait que le couronnement des études secondaires. A moins de faire de la philosophie une démarche parmi d’autres, notre logique scolaire actuelle exclue de la réflexion philosophique tous ceux qui n’ont pas eu la possibilité de suivre des études secondaires. Ne sont-ils pas des citoyens comme les autres ? Les « Nouvelles Pratiques Philosophiques » se proposent d’étendre cet enseignement, dans une forme appropriée, en deçà de la terminale générale. L’acquisition des facultés de base, dès le plus jeune âge possible, n’est-elle pas finalement un exercice préparatoire indispensable avant de se familiariser avec les grands textes philosophiques ? La guerre entre philosophe-praticien et professeur de philosophie n’est-elle pas un faux débat ? Ne sont-ils pas utiles l’un à l’autre ? Dans un monde fondé sur le pragmatisme aveugle du profit, de l’efficacité à court terme et de la compétitivité, la philosophie est jugée inutile. Dans un système gérée par une techno science et une technocratie qui font de l’homme une simple fonction sans réflexion, elle est jugée dangereuse. Dans une société infantilisée par un consumérisme puéril et manipulée par un abrutissement médiatique collectif, la philosophie est ennuyeuse. Allons-nous tous ensemble préserver son enseignement, ou allons-nous par nos querelles donner à boire de la ciguë au philosophe ? Ne devons-nous pas, au contraire, nous unir pendant ce colloque, pour fonder une véritable éducation philosophique européenne, garante de la démocratie, de la laïcité et d’une véritable force spirituelle, espérée par les philosophes des « Lumières » ? Sans sombrer pour autant dans le conservatisme, il semble que cette démarche passe par un véritable retour aux sources de la philosophie occidentale. Pour les philosophes de l’Antiquité, les pratiques de la dialectique dans l’art de la discussion s’exerçaient à trois ou quatre individus, tout au plus . Aujourd’hui, ces « dialogues » se construisent à plusieurs en classes, mais aussi au café ou en atelier dans l’esprit d’une véritable communauté de recherche. Comment « problématiser », analyser et conceptualiser à 20, voire, à quarante personnes ? Ici le philosophe-praticien doit développer des qualités d’animateur « mettre de l’âme », d’enquêteur, de négociateur et de médiateur. Il doit maîtriser, non seulement les outils de communication nécessaires à l’animation d’un groupe, mais également les outils pédagogiques du débat philosophique. IL doit acquérir une vision globale de l’histoire de la pensée mondiale et une information suffisante sur l’état de la recherche, des enjeux idéologiques, politiques, économiques et sociaux de notre monde actuel, pour nourrir le débat et la réflexion des participants. Outre le retour au savoir être, allons-nous vers l’acquisition d’un nouveau savoir faire ?


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